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.........La gazette des tortues du mois d'Octobre
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L'histoire d'une tortue (chapitre 5)

Pourtant loin d’imaginer une telle suite pour la vie de « Bonne étoile », quelques années après cette blessure, un changement radical de son mode de vie, jusqu’à même déboussoler son horloge interne, arriva. Elle avait déjà atteint sa cinquantième année, avait survécu à pas mal de soucis, mais surtout vivait une vie royale de tortue !

Sans se soucier de rien, elle avançait d’un rythme calme et savourait la petite fraîcheur automnale qui ralentissait pourtant sa gourmandise, comme à chaque fois à cette période, car son corps se préparait à nouveau au « grand sommeil »…. Quelques semaines avant, elle s’était gavée de tout ce qu’elle avait trouvé sur son chemin, mais depuis quelques jours elle n’avait plus faim. Elle aimait s’enfouir sous un tas de feuilles mortes pour quelques heures ou pour la nuit, et l’après-midi savourait les derniers rayons de soleil. Elle avait bien mangé deux fleurs de pissenlit et quelques feuilles de laiteron trouvé sur sa route le jour précédent, mais raisonnablement et sans appétit. Aujourd’hui, rien dans l’estomac. Elle ne ressentait plus le besoin de manger, elle pensait déjà au moment où bien enterrée sous la terre, elle allait dormir, sentant à peine le temps passé… comme flottant dans un rêve…

Elle marchait donc, caressée par la brise automnale, en direction d’un tas de feuilles mortes qu’elle avait repéré…quand soudain…elle se sentit quitter le sol… Elle se recroquevilla à l’intérieur de sa carapace et souffla de mécontentement. Que se passait-il ?
Avant même de comprendre, elle fut mise dans un sac en toile de jute et se retrouva dans le noir complet.
« Comment est-ce possible ? » se demandait-elle. Elle avait du mal à respirer. Elle avait le cœur qui battait fort. Sa tête et ses pattes préféraient l’intérieur confortable de sa carapace à ce tissu rêche, bizarre qui l’entourait, la piégeait. Elle était inquiète.
Capturée ! Oui, quelqu’un s’était permis de lui ôter la liberté. Elle ne comprit cela que bien plus tard…

Elle avait chaud. Alors que son corps s’était habitué aux fraîches températures, se préparant à hiberner, elle sentait le chaud l’envahir. Cela lui fit une étrange sensation. Ses oreilles bourdonnaient, ses pattes tremblaient. On l’a sorti du sac violemment. Puis la tourna dans toutes les positions, lui tira une puis deux pattes, qu’elle se dépêcha de rentrer. On lui ouvrit la bouche malgré elle, en ayant bloqué son cou. Cela dura bien plusieurs minutes. Puis on l’a posa dans une grande caisse, où elle se trouva bien à l’étroit, avec des feuilles de salade fraîche qu’on lui agita sous le nez. L’idée même de manger lui donna la nausée. La tête lui tournait et sa vue se troubla. Elle attendit, observant ce contour à la couleur vive autour d’elle. Gratta un peu le sol, qui lui sembla bien dur. Une lampe était braquée sur elle constamment, cela la dérangeait, l’éblouissait…et puis quelle chaleur ! Tout son corps semblait bouillonner, picoter…

Elle ne bougea pas. De toute façon, il n’y avait pas bien de quoi marcher dans cette caisse trop petite pour elle. Elle rentra bien tous ses membres dans sa carapace, ainsi que sa tête et ferma les yeux. Elle essaya de se calmer. D’apaiser tout son corps en ébullition. Son cœur qui semblait prêt à exploser sous son plastron. Elle se dit que ce n’était pas réel et qu’à son réveil tout serait comme avant. Sa vie.
Mais elle ne réussit à dormir que lorsque la lampe s’éteignit. Mal. Pas de feuilles, de buisson contre sa carapace.

Et cette odeur tellement inconnue tout autour d’elle… Elle resta ainsi plusieurs jours. Son corps s’était réhabitué à la chaleur, et sa tête se croyait en plein été, mais sans le soleil. Elle ne mangea rien. Elle aurait bien aimé boire, mais elle n’avait pas d’eau. Elle se disait qu’à tout moment on allait la ramener dans son milieu naturel. Là où elle se sentait si bien… Là où l’air était si bon, rempli d’odeurs florales, de senteurs diverses de la nature… Et la douceur exquise du vent sur sa tête, sa carapace, ses pattes… Elle en rêva encore des nuits et des nuits. Sa bouche se souvenait aussi du goût des fleurs.

Au bout de deux semaines, elle avait un peu mangé des feuilles de salade proposées. C’est alors qu’on l’attrapa à nouveau et la mit dans un carton tout aussi étroit. Elle changeait de maison. Son cœur se remit à cogner… Pam…Pam…Pam…Pam… elle l’entendait résonner dans toute sa carapace. Elle fut de nouveau tournée dans tous les sens avant de rejoindre le sol.

Mais c’était un sol froid. Plat. Glissant. On lui gratta la carapace, comme l’avait fait autrefois la main si attentionnée… Alors elle crut, retrouver son amie-main, celle qui la nourrissait, celle qui la soignait, celle qui lui rendrait la liberté… Elle sortit sa tête, rassurée, et tendit son cou, cherchant des yeux autour d’elle…mais une main bien différente arriva brusquement en agitant une feuille de salade, accompagnée d’une voix aigüe. Comme elle regretta… ! Elle rentra à nouveau vite sa tête. Mais la main insistait et venait lui chatouiller le nez à l’intérieur…dans son intimité. Sa carapace. Son chez elle. Elle fut mise ensuite sur un terrain extérieur, différent du sien, mais elle reconnut que c’était bien la nature. Avec très peu d’herbes et beaucoup de terre. Pas de fleurs, ni de buissons. Pas d’arbres, ni de cachettes. Elle crut d’abord à la liberté, mais on la bloqua. Elle entendit un bruit étranger derrière elle. Puis sentit une douleur à un point précis dans sa carapace. A l’arrière, juste au-dessus de sa queue. Quelle douleur ! On venait de lui percer la carapace pour l’attacher à un piquet…

Technique barbare que certaines personnes utilisent pour ne pas risquer de perdre la tortue. Bien sur, elle eut mal…mais au fil des jours, elle guérit et sa carapace cicatrisa sans aucun soin. Lorsqu’elle essaya de marcher, pour repérer les limites de ce nouveau territoire, elle ne fut pas retenu tout de suite…seule cette douleur à l’arrière l’embêta un peu. Les pattes engourdies, elle avança tranquillement, anxieuse de ne pas connaître les lieux, le nez en l’air à la recherche d’odeurs. Mais soudainement, elle fut bloquée…elle eut beau insister, gratter, elle ne pouvait plus avancer, et ça la tirait même un peu en arrière…

Voilà ! Elle avait trouvé les limites de son nouveau territoire ! Elle eut du mal à s’habituer au fait d’être soudainement bloqué sans barrière, ni mur, ni pierres,…

Mais elle repéra ensuite les limites de sa liberté. Elle resta ainsi, à plus de cinquante ans, sur le même morceau de terrain, avec de la salade jetée dans un coin, alors qu’elle avait toujours été en liberté. Depuis son arrivée, elle n’avait toujours pas trouvé d’eau. Elle ne savait plus si elle devait hiberner ou non. Elle mangeait peu. Très peu. Elle dormait contre un mur pour s’isoler du vent. Elle se remémorait souvent les cachettes qu’elle aimait tant, les pierres qu’elle escaladait avec plaisir, les feuilles mortes qui craquent sous ses pattes…

Les jours se suivirent dans ce coin de terrain où de temps en temps on venait la voir, lui parler, l’admirer, lui donner de la salade et parfois des pissenlits, que seuls elle mangeait au début. Puis, elle mangea de moins en moins, puis plus du tout. Le temps ici était bizarre aussi, les jours de pluie, elle n’avait pas d’abri au sec. Elle avait pu boire ainsi, dans les flaques de boue qu’elle avait parfois sur sa partie du terrain.

Puis, quelques mois après son arrivée, elle fut prise de fatigue, la bouche sèche… le printemps revenait à nouveau. Elle n’avait pas hiberné, peu mangé pendant l’hiver et peu bu. Fatiguée et lasse de tout, elle restait calme et dormait le plus souvent. Elle avait rarement pu re-goûter aux feuilles, tiges et fleurs qu’elle aimait tant. Souvent elle avait eu de la salade… frisée, rouge, verte, croquante, molle, fanée…

Elle ne sentait pas, d’où elle était, les fleurs qui s’ouvraient en cette saison… elle n’avait plus rien envie d’autre que de dormir ou se dorer sous le rare rayon de soleil qui arrivait parfois sur sa parcelle. Elle avait oublié peu à peu ce qu’était sa vie d’avant…la liberté…
Elle avait oublié le plaisir de parcourir des hectares, e sélectionnant sa nourriture, ses coins favoris pour profiter du soleil ou s’en cacher pour dormir au frais. Elle avait oublié qu’elle aimait vivre…

Elle vécut ainsi les derniers mois de sa vie. Attendant une fin à cette situation. Elle ne rêvait plus maintenant de sa vie d’avant. Elle attendait que cela cesse…elle se laissait mourir… elle ne pouvait plus vivre ainsi…

Un jour, la personne qui l’avait attachée à ce piquet s’apercevra qu’elle ne bouge plus du tout, que ses pattes et sa tête restent sortis comme pour prendre le soleil, que sa peau est bien ferme et sèche…

Certains diront qu’elle a vécu déjà bien longtemps. Mais d’autres savent qu’une tortue peut vivre bien plus… Quel âge aurait-elle atteint si on ne l’avait pas capturé ? Se serait-elle laissé mourir ainsi de faim, de soif, de stress, d’ennui ? Non, certainement pas. Elle aurait encore et encore parcouru des kilomètres de son territoire naturel, elle aurait encore et encore mangé feuilles, fleurs, herbes et petits escargots, elle serait allé boire, quand elle en aurait eu le besoin, au même endroit que les autres années, elle aurait encore pondu ses œufs à peu près au même endroit que les autres fois, elle aurait fait des siestes dans ses endroits préférés, elle aurait…encore vécu autant d’années qu’elle en avait déjà vécues.

Elle était belle, elle était grosse, elle était « attrapable » et un touriste mal attentionné l’a capturé.

Adieu « Bonne étoile » et merci d’avoir partagé avec nous les moments forts de ta vie, de nous avoir appris ce qu’est une vie de tortue… les bons moments et les dangers qu’une tortue peut rencontrer…

Meg Prévost (Écrivain amateur et passionnée de tortues)

Encore un Merci à Mme Prévost pour cette si belle histoire qu'elle a pu nous faire partager dans 5 des numéros de la gazette des tortues!

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