
Chap 2 :
Entraînement de guerrier.
(chap 1 disponible sur la gazette de Novembre)
Le chant des oiseaux me réveille. Du fond de ma carapace j’aperçois la clarté du jour, mais j’ai bien envie de dormir encore. Je reste là, un moment, dans ma carapace, sous les pierres. Le temps de me réveiller complètement. L’air ambiant est chargé d’odeurs. Je réfléchis à ce que je vais faire aujourd’hui…
Continuer ma découverte des parages, de mes propres réactions, et m’entraîner à maîtriser mes réflexes. Car si c’est cela ma nouvelle vie, je tiens à la vivre à fond. Pas comme celle que j’ai eu avant…où mon travail importait plus que tout. Ici pas de travail, pas d’histoire de sous ou de crédits, pas d’horaires, pas d’obligations. Je fais ce que je veux !! Voilà une vie parfaite !
Mais la seconde suivante je me demande si j’ai des prédateurs. Car je suis un maillon dans le cycle de la vie, et là je ne suis pas en haut de la chaîne alimentaire… De plus je n’ai rien pour me défendre… Me cacher oui…mais rien pour lutter. Pas d’arme, pas de venin, pas de mécanismes de défense,… juste ma carapace-bouclier…
Je me décide à sortir.
Comme le soleil brille ! Je tire mon cou pour rapprocher ma tête du soleil. Mes yeux s’habituent assez vite à la lumière, comme si le changement ne faisait rien. Il est vrai que mon champ de vision semble plus restreint qu’avant… à une certaine distance, je vois trouble. Il va falloir que je repère jusqu’à quelle distance je peux voir nettement. Les contours des objets, des choses, semblent aussi plus marqués, plus nets qu’avant, c’est étrange. Je sors complètement de mon antre et soulève vigoureusement ma carapace pour avancer.
Je suis en pleine forme ! J’ai vraiment bien dormi… J’avance tel un combattant, me dirigeant droit sur une masse floue que je vois au loin, je suppose que c’est une pierre… Une fois arrivée, je décide d’escalader cette pierre. Car je ne vais pas contourner sans arrêt les obstacles…donc entraînement ! Je m’approche au maximum de l’obstacle, mesure à bout de nez la distance…et je franchis le cap ! Je lève une patte avant et me sers de mes griffes pour m’agripper aux aspérités de la pierre, je lève l’autre et en fait de même… facile ! Maintenant je tire un peu ma carapace qui râpe par-dessous contre la pierre, et lève une patte arrière…j’essaie de m’agripper…elle glisse… Je recommence l’opération en essayant de soulever ma carapace le plus possible… et j’y arrive ! L’autre patte arrière suit de son côté, et me voilà en équilibre presque vertical sur un pan de la pierre. J’avance mes pattes avant en étirant le plus possible celles arrières. Elles s’accrochent plus haut… assez pour me permettre d’avancer mes pattes arrières et me retrouver à l’horizontal…sur la pierre !
J’ai réussi ! Les tortues savent grimper !
Quelle joie ! Je domine un peu de là-haut… et observe autour de moi…
La pierre est chaude, j’y pose ma tête en tendant bien mon cou, histoire de chauffer ma peau le plus possible… je reprends mon souffle ainsi, tranquillement… personne ne vient me déranger. J’ai la paix. Oiseaux, grillons, et autres bruits qui m’entourent ne me dérangent pas. Mais il va falloir redescendre. Et je me mets donc, au bout de quelques minutes, à la tâche…
J’avance au bord de mon estrade et me penche un peu…je tends mon cou pour calculer la hauteur de l’impact si je me laisse choir. Pas bien haut mon perchoir…je décide de m’avancer encore doucement jusqu’à basculer en avant, pattes bien sorties prêtes à amortir… je me retrouve presque nez à nez avec l’herbe, je gratte, avance mes pattes un peu et ma carapace retombe au sol, en douceur.
Bien. Je peux escalader. Et je peux re-descendre. Une feuille de cardamine me nargue en se trouvant tout près de moi, je la croque. Cette escalade m’a ouvert l’appétit ! J’en mange encore une, puis une autre… et oui je mange des mauvaises herbes ! Celles-là même que j’arrachais encore la semaine dernière dans mon terrain, voulant à tout prix une pelouse parfaite… si j’avais su qu’un jour je les mangerai, je les aurai peut-être laissé envahir mon terrain. Je continue avec une autre plante toute proche, car mon estomac gourmand a du mal à s’arrêter…
Une petite sieste au pied d’une plante pour digérer, me tente… Je reste la tête bien sortie pour ne pas rater les rayons du soleil. Puis je me mets en route. Je décide de tester ma vitesse. Et oui, ici il n’y a pas de limitation !
Donc, m’étant aperçue que la carapace bien levée je pouvais aller plus vite, j’étire mes pattes et soulève mon bouclier, tel un guerrier. Là, j’enchaîne patte avant droite en duo avec patte arrière droite, puis patte avant gauche avec patte arrière gauche,… avec une superbe énergie et sans ralentissement.
Mon allure (à vitesse tortue) est bonne et je suis épatée de me voir avancer si vite.
Je m’arrête face à un tronc couché, immense à mes yeux, où je rentre à vitesse grand V la tête et les pattes. Je ressors ma tête…puis mes pattes…et les rentre à nouveau…hop ! hop ! j’essaie de battre mon record de « rentrer-sortir » à chaque nouveau essai… Mais à une nouvelle sortie, je vois un gros lézard qui m’observe, ou peut-être pas…
Il doit me prendre pour une « tortue-folle » ! Il ne bouge pas pendant quelques minutes et je le regarde, croyant qu’une amitié allait naître entre nous…
Mais je crois qu’il dormait car soudainement je distingue ses yeux qui viennent de s’ouvrir, et je le vois s’éloigner au loin… jusqu’à ne voir plus qu’une forme floue. Jamais je n’avais vu un lézard de si près ! Je décide d’arrêter mon entraînement de « sortie du bouclier » et suis le prolongement du tronc couché au sol…je rencontre des insectes en multitude, courant sur la mousse, la sève, les rainures de l’arbre…
Arrivée aux branchages, je m’amuse à les escalader, ou à passer dessous…
Quelle expédition !
Epuisée, je m’endors dans le feuillage d’une des branches. Je rêve même que je fais un parcours du combattant, avec, telle une tortue-ninja, accroché à ma taille, un sabre.